Technologie et Innovation

Cartographier le harcèlement sexuel en Égypte


Beaucoup de citoyens égyptiens ferment les yeux sur les incidents de harcèlement sexuel dont les femmes font l’objet. Le projet HarassMap vise à modifier cet état de fait


Affiché par Niki Wilson le 22 février 2017

La carte du harcèlement du Caire montre les sites et les types d’incidents signalés par les femmes à l’organisation qui s’occupe de faire changer les comportements en matière de harcèlement sexuel. (Photo : Avec l’aimable permission de HarassMap)

Au Caire, la vie se déroule dans la rue. Les gens connaissent les personnes qu’ils rencontrent quotidiennement comme le gardien du stationnement ou de l’immeuble, l’épicier, le vendeur de tissus ou le bijoutier. Une femme qui marche pour aller au travail peut les croiser tous les jours. Et dans un pays où, selon une étude de 2013 financée par ONU Femmes, 99,3 % des répondantes ont été la cible de harcèlement sexuel au moins une fois, il y a de très bonnes chances que notre marcheuse soit victime d’attouchements non sollicités, de regards et de commentaires déplacés, voire de viol. Jusqu’à récemment, les visages familiers qu’elle rencontre sont restés silencieux.

« Les hommes poursuivent leur harcèlement en toute impunité, car personne n’ose en parler », déclare Noora Flinkman, chef de la commercialisation et des communications à HarassMap, une organisation qui vise à briser le silence en sensibilisant les gens et en encourageant l’action des témoins passifs. « Nous souhaitons créer en Égypte un environnement dans lequel le harcèlement ne sera plus toléré. »

L’organisation, qui était jadis financée par le Centre de recherches pour le développement international, a lancé deux programmes en décembre 2010. Le premier porte le nom de l’organisation HarassMap. Faisant appel à une nouvelle technologie qui combine le message texte et un système de signalement anonyme en ligne, l’organisation a été en mesure de dresser une carte des incidents de harcèlement sexuel.

Selon Noora Flinkman, les données accumulées provenant des signalements des femmes constituent une mine de renseignements qui peut servir à justifier et à étoffer d’autres travaux : « Les données nous permettent de remettre en question de nombreux stéréotypes. Elles montrent que le harcèlement ne se produit pas uniquement dans les lieux malfamés ni la nuit, qu’il n’est pas le fait uniquement des pauvres et qu’il ne dépend pas de ce que portent les victimes. »

Cette vidéo réalisée par HarassMap pour souligner son cinquième anniversaire présente le travail de l'organisation.

Les données recueillies par HarassMap alimentent et renforcent les programmes communautaires de sensibilisation qui ont été lancés simultanément. « Les équipes de bénévoles ont encouragé les habitants de leur quartier à se rendre compte du problème et à prendre des mesures pour empêcher le harcèlement sexuel dans les rues », explique Noora Flinkman. Les bénévoles utilisent les cas signalés afin de susciter la compassion à l’égard des victimes et d’inciter les gens à agir si un tel incident se produit en leur présence.

Les programmes faisant appel à des bénévoles et leurs effets positifs continuent de progresser. Les jeunes femmes qui s’engagent dans HarassMap s’émancipent en favorisant l’éclosion d’un monde où elles ne craindront plus continuellement de faire l’objet d’une attention inopportune, explique Noora Flinkman. Plusieurs d’entre elles deviennent des porte-parole et des militantes énergiques, qui oeuvrent à l’élaboration de politiques et jettent les bases d’un changement réel.

Le programme de sensibilisation communautaire a aussi réussi à intéresser des hommes, lesquels forment environ la moitié des participants. Noora Flinkman voit également une évolution dans leur engagement.

« Certains hommes se sont engagés dans le programme parce qu’ils voulaient protéger les femmes qui ne pouvaient se protéger elles-mêmes, explique-t-elle. Peu à peu, ils se rendent compte que ce n’est pas parce que les femmes sont faibles : c’est un problème de comportement et de société qui concerne en fait les hommes. Alors leur perception change du tout au tout. Ils cessent d’invoquer la protection de leurs soeurs pour parler de travailler ensemble avec d’autres êtres humains sur cette question. »

HarassMap a facilité certains changements inédits. Les responsables du programme ont collaboré en 2014 avec l’Université du Caire, la plus grande université publique du pays, en vue de mettre en place une politique contre le harcèlement sexuel, une première en Égypte. La seule unité anti-harcèlement de l’établissement recrute régulièrement des bénévoles et les forme. Des représentants de cette unité sont accessibles dans chaque faculté. Au cours des récentes 16 journées d’activisme des Nations-Unies contre la violence basée sur le genre, ces bénévoles ont organisé des activités de lutte contre le harcèlement sexuel dans tout le campus.

« C’est quelque chose dont on n’entendait pas parler il y a à peine deux ans », fait remarquer Noora Flinkman. Elle ajoute que le président de l’université, Gaber Nassar, a participé à une marche organisée contre le harcèlement sexuel.

HarassMap a aussi travaillé de concert avec la société de technologie Uber afin d’élaborer un volet concernant le harcèlement sexuel pour la formation des futurs chauffeurs. Ceux-ci y apprennent ce qu’est le harcèlement sexuel et ses conséquences sur le plan de la loi.

Forte de son succès, l’équipe de HarassMap est sollicitée par des organisations d’autres pays qui ont besoin d’être guidées pour lancer leur propre programme. L’organisme Women Under Seige, par exemple, a étudié les violences sexuelles en Syrie tandis qu’une autre organisation, Akshara/HarassMap India, lutte contre le harcèlement sexuel en Inde.

« Nous essayons d’aider d’autres groupes qui veulent faire quelque chose de similaire, explique Noora Flinkman. Ça a l’air de marcher. Partout dans le monde, il existe du harcèlement sexuel mais aussi des gens déterminés à le combattre. »

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Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

Depuis 1970, le Centre de recherches pour le développement international joue un rôle de premier plan dans le programme d’aide du Canada en investissant dans le savoir, l’innovation et les solutions propres à améliorer les vies et les moyens de subsistance dans le monde en développement. Plus à crdi.ca