Économies inclusives

Une grossesse en feuilleton


Comment des vidéos imitant les feuilletons télévisés à la mode permettent de sensibiliser les couples du nord du Nigeria à la santé maternelle et infantile


Affiché par Alanna Mitchell le 20 juin 2018

Deux femmes se transmettent des renseignements sur la santé maternelle et infantile pendant une visite à domicile, dans l’État de Bauchi, au Nigeria. (Photo : Fédération des associations de femmes musulmanes du Nigeria)

Tout commence par une musique entraînante. Puis, soudainement, apparaissent des images de la vie quotidienne dans un village du nord du Nigeria. Trois femmes sont assises en tailleur, à l’ombre d’un mur, la tête couverte d’un foulard coloré. L’une d’elles effeuille une branche, les deux autres préparent le repas dans de larges jattes. Derrière, deux hommes debout, vêtus de longues tuniques et de pantalons amples assortis, sont en train de déchiqueter énergiquement des branches. On peut presque sentir la chaleur.

Lentement arrive une quatrième femme, qui en est à ses dernières semaines de grossesse. Elle avance péniblement sous le poids d’un récipient en équilibre sur sa tête. Les autres femmes l’observent attentivement et l’une d’elles se met à lui parler. Les hommes entrent en scène eux aussi, gesticulant avec animation. Enfin on passe au chef du village, resplendissant dans une tunique turquoise et sous un léger couvre-chef, une écharpe blanche à l’épaule gauche. Un bras appuyé sur le mur, il regarde directement l’auditoire et donne des explications avec sérieux, alors que la musique s’estompe.

Il ne s’agit ni de séquences d’un documentaire ni d’une publicité, mais d’une vidéo de quatre minutes et demie sur les risques de complications que comportent les travaux physiques pénibles pendant la grossesse. C’est aussi un élément d’un projet-pilote novateur de 943 000 $ sur cinq ans visant à prévenir les problèmes durant la grossesse en sensibilisant, dans leur propre maison, les couples de la région de Toro, située dans l’État de Bauchi, au nord du Nigeria. Lancé en 2015, ce projet fait partie d’un programme de sept ans, Innovation pour la santé des mères et des enfants d’Afrique, que financent à hauteur de 36 millions de dollars Affaires mondiales Canada, les Instituts de recherche en santé du Canada et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).

Avec 58 000 décès par an, le taux de mortalité maternelle au Nigeria est l’un des plus élevés au monde, fait observer Anne Cockcroft, l’une des responsables du projet. Cette professeure agrégée au département de médecine familiale de l’Université McGill, à Montréal, travaille avec l’ONG Community Information and Epidemiological Technologies.

Ces décès se répercutent en cascade dans la société nigériane, explique Nafissatou Diop, spécialiste principale du programme de santé maternelle et infantile au CRDI. Mme Diop contribue à la supervision du projet et gère le programme Innovation pour la santé des mères et des enfants d’Afrique. « La collectivité entière s’en ressent lorsque la mère n’est plus là », ajoute-t‑elle.

Les vidéos sont peut-être l’élément le plus inventif du projet; il s’agit d’une approche bien différente de la voie traditionnelle consistant à accroître l’accès aux soins obstétricaux officiels. Chaque vidéo prend modèle sur les feuilletons télévisés, très prisés au Nigeria. Ces courts-métrages présentent donc non seulement une bande sonore joyeuse, mais aussi des personnages récurrents.

Plutôt que de moraliser sur des sujets comme la vaccination et les mauvais traitements au sein de la famille, les personnages jouent des scénarios dans lesquels les hommes et les femmes du village découvrent des faits en matière de santé. Le très respecté chef du village apparaît à la fin de chaque vidéo pour exposer des données concernant la question abordée.

Le projet comporte d’autres nouveautés : il s’adresse tant aux hommes qu’aux femmes (et non aux femmes uniquement); des membres masculins de l’équipe effectuent des visites à domicile pour s’entretenir avec les hommes, tandis que des femmes s’occupent des futures mères. C’est durant ces visites que les couples visionnent les vidéos sur le téléphone des intervenants. Pour chaque grossesse, l’équipe rend visite plusieurs fois à chaque famille, ce qui permet aux couples d’apporter de grands changements dans leur vie en vue du bien-être de la mère et de l’enfant. Cette approche axée sur les partenaires vise chaque couple en attente d’un enfant dans les six secteurs de la région de Toro ciblés par ce projet-pilote. En décembre 2017, on avait ainsi atteint près de 18 000 familles en attente d’un enfant, déclare Yagana Mohammed Gidado, présidente régionale, pour l’État de Bauchi, de la Fédération des associations de femmes musulmanes du Nigeria et chef du projet sur le terrain.

Mme Gidado explique que ce programme aide mari et femme à mieux communiquer. Un père de 12 enfants âgé de 58 ans a confié aux chercheurs que le programme l’avait incité à écouter sa femme, qui se sent maintenant plus à l’aise de lui faire part de ses idées et de s’asseoir auprès de lui quand elle le souhaite.

Selon Anne Cockcroft, les premiers résultats concernant les effets du projet sur la santé des mères et des enfants sont encourageants. Les gouvernements des États du Nigeria examinent ces données et envisagent la possibilité d’étendre ce projet-pilote. Pour Mme Gidado, la demande existe : « Les gens nous supplient de venir implanter le projet dans leur secteur. »

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Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

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