Technologie et Innovation

La logique derrière la lutte contre le VIH en Chine


Comment les modèles mathématiques ont-ils apporté plus d'une simple solution médicale à l'épidémie


Affiché par Niki Wilson le 16 juillet 2019

Dr Yiming Shao (en gris) et deux autres médecins s’entretiennent avec un malade du VIH-SIDA dans un hôpital de Liangshan Yi en 2009. (Photo : Centre chinois de prévention et de lutte contre la maladie)

Les collectivités éloignées de la préfecture autonome de Liangshan Yi émaillent les vallées et les pentes abruptes de cette région montagneuse et luxuriante de la province chinoise du Sichuan. Les publicités touristiques la présentent comme un endroit paradisiaque. Mais derrière ces belles images se cachent une pléthore de problèmes socio-économiques, comme l’analphabétisme, la pauvreté et le manque d’emplois stables. Le peuple des Yi, minorité ethnique qui compose environ la moitié des habitants de la préfecture, est le plus touché par ces fléaux.

À cette liste s’ajoute maintenant l’infection au VIH. La préfecture a été une des premières régions à être durement frappées par l’épidémie naissante en Chine. En 2010, environ 40 000 des 4,6 millions d’habitants de Liangshan Yi étaient infectés par le virus, ce qui représentait plus de la moitié du nombre total de cas de toute la province, qui compte 80 millions de personnes.

Le virus s’est propagé rapidement dans la région en raison de l’échange d’aiguilles contaminées utilisées pour l’injection d’héroïne ou d’autres substances qui arrivent par une grande route de la drogue reliant le Triangle d’or du Sud-Est asiatique (un territoire où se rencontrent les frontières avec le Myanmar, le Laos et la Thaïlande) à l’intérieur de la Chine.

Parmi les traitements préconisés figurent les traditionnelles mesures de prévention et de lutte comme les antiviraux et les programmes de gestion de la toxicomanie, mais ces derniers sont difficiles à administrer dans une région rurale pauvre avec des infrastructures déficientes, comme c’est le cas à Liangshan Yi. Qui plus est, quels qu’ils soient, les traitements dispensés se révèlent inefficaces parce que les personnes séropositives se déplacent sans cesse dans d’autres régions à la recherche de travail plutôt que de rester sur place pour se soigner et empêcher la propagation de la maladie.    

Mais que se passerait-il si on améliorait les conditions socio- économiques qui motivent les déplacements et la toxicomanie, comme la pauvreté et le manque de travail, d’accès à un traitement et d’appui de la part de la collectivité ? Est-ce que cela aurait des chances d’améliorer la situation ? Pour le savoir, Dr Yiming Shao, professeur au Centre chinois de prévention et de lutte contre la maladie, a tissé en 2009 un partenariat avec Jianhong Wu, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mathématiques appliquées et industrielles. L’équipe qu’ils ont formée avait pour tâche d’élaborer des modèles mathématiques pour examiner l’efficacité des traitements du VIH-SIDA et des interventions en tenant compte de diverses conditions socio-économiques liées à l’épidémie. Ces travaux ont bénéficié de l’appui du CRDI et du programme des Chaires de recherche du Canada. « Nous avons pensé que la modélisation pouvait aider le gouvernement à concevoir des programmes de prévention plus efficaces », explique Dr Shao.

L’équipe a découvert que le meilleur moyen de lutter contre l’épidémie était de créer ce qu’on appelle des programmes d’Entreprises économiques rurales (ou EER). On y combinerait des traitements médicaux, y compris la substitution à la méthadone et les médicaments antiviraux, au soutien social, comme de fournir des emplois locaux qui permettraient aux personnes concernées de travailler ensemble dans un milieu ressemblant à une ferme. La sensibilisation au VIH-SIDA et aux échanges de seringues ferait également partie du programme. « Il s’agit d’un véritable changement de paradigme : au lieu de proposer une réponse purement médicale, on s’attaque aux racines mêmes de l’épidémie », explique Jianhong Wu.

Pour mettre à l’épreuve cette stratégie, l’équipe a sondé, à Liangshan Yi, 1000 consommateurs de drogue, à la fois séropositifs et séronégatifs pour le VIH. Environ 80 % d’entre eux souhaitaient travailler localement et participer à un programme connexe de prévention. Comme la modélisation a révélé que le taux d’infection décroît quand au moins 30 à 60 % des utilisateurs de drogues injectables participent au programme, les autorités locales ont adopté le modèle EER au sein de leurs trois grandes stratégies de lutte contre le VIH-SIDA, affirme Dr Shao.

Et cela semble fonctionner. Depuis l’instauration des programmes EER en 2012, la transmission du VIH due à l’injection de drogue à Liangshan Yi a décliné. « Quand nous avons commencé l’étude, les utilisateurs de drogue comptaient pour environ 70 % de l’épidémie dans la région », explique Dr Shao, qui fait remarquer qu’aujourd’hui leur proportion est inférieure à 30 %.

C’est un grand pas en avant, mais il reste encore beaucoup à faire à l’échelle du pays. 

La maladie gagne en force à mesure qu’elle progresse des zones rurales vers les grandes villes comme Shanghai et Beijing. Le mode de propagation a toutefois changé. En 2018, 95 % des cas de VIH-SIDA signalés en Chine résultent de contacts sexuels et non pas de transmission par le sang. Cette tendance nationale explique pourquoi le gouvernement de Liangshan Yi songe à étendre le modèle de lutte contre le VIH-SIDA au delà des utilisateurs de drogue. « Nous devons découvrir comment appliquer la même technique de modélisation, avec une stratégie différente, pour diminuer les nouveaux risques et guider une intervention ciblée », explique Yiming Shao.

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Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

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