Agriculture et environnement

Le pouvoir des légumineuses


En Éthiopie, la culture de légumineuses riches en protéines, comme les pois chiches, ne joue plus un rôle secondaire par rapport à celle du maïs et du blé; il s’agit là d’un changement qui transforme des vies


Affiché par Brian Banks le 26 janvier 2018

Sefiya Heliso récolte des pois chiches dans le sud de l’Éthiopie. Cette paysanne participe à un projet visant à encourager la culture et la consommation de légumineuses, comme les pois chiches, afin d’améliorer la sécurité alimentaire du pays. (Photo : CRDI/Petterik Wiggers)

Bien de l’eau a coulé sous les ponts depuis dix ans, alors que commençait le projet de Carol Henry, vice-doyenne du département de diététique et de nutrition au Collège de pharmacie et de nutrition de l’Université de la Saskatchewan. Cette chercheuse avait entrepris de combattre l’insécurité alimentaire et la malnutrition dans le sud de l’Éthiopie, une région affligée depuis longtemps par la sècheresse, les sols pauvres, des cultures faibles en protéines et des pratiques agricoles déficientes.

En partenariat avec ses collègues de l’Université d’Awassa, située à 275 km au sud de la capitale, Addis-Abeba, elle a ciblé dès le départ la diffusion de l’enseignement des pratiques agricoles et des principes de nutrition, le renforcement des capacités institutionnelles et communautaires ainsi que la recherche sur le développement des cultures et sur l’intervention sociale efficace. Son but : créer un système capable de procurer aux familles les connaissances et le matériel qui leur permettraient de complémenter la culture des céréales et le régime alimentaire traditionnel qui y est associé, en y ajoutant la culture à haut rendement de légumineuses riches en nutriments, comme les pois chiches.

Mais au cours des trois dernières années, la chercheuse a réorienté son action : du développement des connaissances, elle est passée à leur application à grande échelle. Au cours de sa dernière visite sur le terrain, en décembre 2017, elle a pu constater que les pratiques enseignées s’implantaient et apportaient les bienfaits attendus sur les plans nutritionnel, social et économique.

« En 2016, nous étions en Éthiopie en mai et en juin, alors que sévissait une grande sècheresse, explique-t‑elle. Un groupe de paysannes estimaient que nous leur avions beaucoup appris, mais qu’elles n’avaient pas les légumineuses dont elles avaient besoin pour compléter leur régime de céréales. Nous nous sommes donc arrangés avec l’université pour que chacune de ces femmes obtienne deux kilos de semences, de l’engrais et la formation nécessaire pour cultiver ces plantes. Quand je suis revenue en 2017, l’une d’elles avait récolté 80 kilos de légumineuses à partir des 2 kilos de semences, une autre avait produit 70 kilos, et ainsi de suite. »

Ce groupe comprenait 368 agricultrices. Un nombre appréciable certes, mais ce n’est rien en comparaison des 10 000 agricultrices ou des 70 000 paysans au total que vise la dernière étape du projet de sécurité alimentaire fondée sur les légumineuses. Financé par le Fonds canadien de recherche sur la sécurité alimentaire internationale – programme conjoint du Centre de recherches pour le développement international et d’Affaires mondiales Canada –, ce projet se termine en mars 2018.

« Nous avons demandé aux femmes ce qu’elles faisaient des légumineuses, poursuit Carol Henry. La plupart ont répondu qu’elles en mangeaient une partie, en conservaient une autre comme semences pour l’an prochain et vendaient le reste. »
Ce report pour les années subséquentes est essentiel si l’on veut parvenir à des changements durables. Cela traduit également à quel point le programme a réussi à surmonter les obstacles à l’acceptation et à l’usage des légumineuses.
Traditionnellement, beaucoup de petits agriculteurs éthiopiens ne cultivent que du maïs et du blé. Aussi leur alimentation, et particulièrement celle des jeunes enfants, se résume-t‑elle à des bouillies de céréales, lesquelles manquent de micronutriments et de protéines essentielles comme la lysine. Les légumineuses, et notamment les pois chiches, sont parfois cultivées pour être vendues plutôt que consommées. Les travaux de Carol Henry ont pour but d’encourager la culture étendue de légumineuses de haute qualité en plus de celle des céréales. En intégrant les légumineuses à la bouillie de céréales, on en multiplie la teneur en protéines.

Carol Henry et l’équipe de l’Université d’Awassa (qui comprend quelque 200 étudiants diplômés formés au fil des ans à l’agronomie et à la nutrition) ont non seulement effectué des essais pour déterminer les espèces de légumineuses les plus adaptées aux conditions locales et fourni des instructions aux agriculteurs sur la façon de les produire, mais favorisé la consommation des légumineuses et montré aux gens comment les incorporer à leur alimentation. « Dans les régions pauvres, la tentation de vendre pour gagner de l’argent est toujours grande, explique la chercheuse. Il fallait leur montrer l’intérêt de bien nourrir leur famille, surtout les mères et les enfants. »

En évaluant la durabilité des changements, Carol Henry est encouragée par le nombre de partenaires locaux appartenant à des instances gouvernementales, à des organisations non gouvernementales et au secteur privé qui se sont joints au programme depuis ses débuts, en 1997. Elle estime que cette participation a permis d’atteindre plus de 70 000 agriculteurs, ce qui était l’objectif initial. « Radios rurales internationales [une ONG canadienne] nous a épaulés en diffusant des messages de sensibilisation à la production et à la nutrition. Son but était d’atteindre 135 000 agriculteurs. » Dans un pays de 100 millions d’habitants, la chercheuse pense qu’il faut faire encore plus. « Mais c’est déjà beaucoup, compte tenu des ressources dont nous disposons. »

Carol Henry fait aussi remarquer que les bienfaits du programme pour la société dépassent largement l’aspect alimentaire. « Plusieurs femmes que j’ai rencontrées en décembre m’ont dit que les maris avaient l’habitude de vendre leur production, mais maintenant qu’elles ont leur propre culture de légumineuses, elles leur disent : On est sur un pied d’égalité, on décide ensemble quoi manger, quoi vendre et quoi garder. C’était réconfortant de voir à quel point de simples légumineuses avaient permis à ces femmes de se libérer. »

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Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

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