Économies inclusives

Renouveler l'agriculture africaine avec des plantes et des méthodes ancestrales


Comment le savoir autochtone peut transformer l'agriculture du continent


Affiché par Alanna Mitchell le 10 décembre 2018

Chika Ezeanya-Esiobu (deuxième à partir de la gauche) et son collègue Vedaste Ndungutse (complètement à droite) dégustent un échantillon de vin de banane avec des habitants de Musanze, au Rwanda, en 2016. Les femmes rurales rwandaises produisent de telles boissons en s’appuyant sur un savoir traditionnel longtemps négligé. (Photo : Avec l’aimable autorisation de Chika Ezeanya-Esiobu)

Chika Ezeanya-Esiobu s’intéresse aux légumes et en particulier aux espèces qui ne portent pas de noms européens, comme l’inyabutongo, l’isogo, l’igihaza, l’urudega ou l’isosogi.

Tous ces feuillages verts, bourrés de vitamines, poussent facilement à l’état sauvage dans la région montagneuse de l’Afrique de l’Est, au Rwanda. Dans le passé, ces végétaux entraient dans l’alimentation des familles rurales et contraient la famine et la maladie.

Mais, il y a plus d’un siècle, quand les Allemands puis les Belges ont colonisé le pays, ils ont commencé à apprendre aux Rwandais à cultiver des légumes avec lesquels ils étaient plus familiers, comme les concombres, les tomates ou les choux.

Quand les colonisateurs ont quitté le pays quelques générations plus tard, l’élite rwandaise avait aiguisé son goût pour ces légumes non africains et regardait même de haut ceux qui leur préféraient les espèces sauvages ancestrales. Parallèlement, les organisations d’aide internationale et les donateurs étrangers se sont mis non seulement à encourager la culture des légumes étrangers mais aussi à implanter des méthodes de culture commerciale à grande échelle. Cela impliquait l’achat d’engrais et de pesticides de synthèse ainsi que de systèmes d’irrigation provenant de l’extérieur plutôt que de compter sur les méthodes de culture biologiques et traditionnelles moins onéreuses, comme les pesticides à base de plantes et les engrais composés de fumier et de matières végétales décomposées.

Mais quand Chika Ezeanya-Esiobu, chargée d’enseignement en économie et affaires à l’Université du Rwanda, s’est mise à étudier ces techniques agricoles importées, elle s’est vite rendu compte qu’elles étaient loin d’être fructueuses. De plus, elle constata que les anciennes méthodes qui réussissaient autrefois à nourrir si bien les familles tombaient peu à peu dans l’oubli. Les gens ne connaissaient plus les plantes et les méthodes ancestrales. « Le savoir indigène se meurt dans ce pays », explique-t-elle.

Et cela ne touche pas que le Rwanda mais toute l’Afrique.

Chika Ezeanya-Esiobu s’est demandé ce que la perte de ce savoir impliquait pour le continent. Avec l’aide d’un collègue tanzanien, Jehovaness Aikaeli, et grâce à une subvention de 300 000 $ du CRDI, elle a entamé sa recherche.

Ce projet, qui s’est étendu sur deux ans et a pris fin en 2017, visait à encourager le savoir indigène en vue d’améliorer la capacité des femmes en milieu rural à accroitre leur revenu. Cette étude a mis en évidence un fait saisissant : les technologies agricoles indigènes possèdent un énorme potentiel de progrès pour l’économie africaine dans son ensemble et pour les communautés rurales en particulier, même si elles sont délaissées par les décideurs gouvernementaux et les agences de recherche.

Chika Ezeanya-Esiobu donne l’exemple du tassa, une technique d’irrigation traditionnelle qui a été ré-établie au Niger. Pendant la saison sèche, les agriculteurs creusent un réseau de petits trous de plantation dans la dure terre du désert et y ajoutent un peu de fumier organique. Quand la pluie arrive, l’eau s’accumule dans les trous et y demeure, ce qui permet à la culture de croître. Selon une étude, cette technique a permis d’améliorer les rendements de légumes de presque rien à 300 ou 400 kilogrammes par hectare pendant une année de sècheresse et de 1 500 kilogrammes pendant une année normale.

C’est simple. C’est économique. Cela améliore la qualité du sol. Et cela a aidé des Nigériens à combattre la famine. La réussite de la technique tassa contraste avec plusieurs méthodes agricoles étrangères que la Banque mondiale ou d’autres agences tentent de faire adopter au Niger. Non seulement ces dernières méthodes contribuent-elles à endetter le gouvernement du Niger, mais elles n’augmentent pas suffisamment les rendements pour compenser les coûts qu’elles impliquent.

Au Rwanda, des efforts visent à aider les femmes des régions rurales à se réapproprier les vieilles méthodes de fabrication du yogourt, du vin et de la bière de banane. Une veuve, qui en était réduite à mendier pour nourrir sa famille, a reçu un micro-prêt de 15 $ US pour fabriquer de la bière de banane selon le savoir indigène. Elle gagne maintenant bien sa vie en vendant ses produits, relate Chika Ezeanya-Esiobu.

Mais il demeure difficile de convaincre les gouvernements africains et les agences étrangères de l’intérêt du savoir indigène. Les Rwandais sont certes fiers de leur patrimoine mais sont également désireux de s’industrialiser. Ils craignent que l’adoption de techniques agricoles traditionnelles entrave leur progrès, explique Chika Ezeanya-Esiobu.

La recherche du CRDI révèle qu’une partie de la solution consiste à convaincre les décideurs de l’intérêt de ces méthodes éprouvées grâce à la publication d’études, à des rencontres individuelles et à des ateliers. Il faut aussi commencer à enseigner les techniques culturales indigènes dans les écoles d’agriculture plutôt que de se limiter à celles venues d’ailleurs. L’équipe a également conçu un documentaire sur les technologies indigènes intitule Abagorè, que les villageois peuvent visionner sur leur téléphone portable. C’est une façon de rendre les connaissances accessibles à un auditoire illettré.

« Si l’on accordait au savoir et aux techniques indigènes l’attention qu’ils méritent, cela transformerait le continent rapidement, beaucoup plus vite que lorsqu’on ne jure que par des règles et des façons de faire issues de l’étranger », explique Chika Ezeanya-Esiobu.  

Écoutez la conférence TED de Chika Ezeanya-Esiobu portant sur la façon dont l’Afrique peut utiliser son savoir traditionnel pour assurer sa prospérité.

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Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

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