Économies inclusives

Enfanter sans mourir


Comment une organisation se sert de la loi pour améliorer la santé maternelle et infantile en Ouganda


Par Niki Wilson, le 18 décembre, 2015

Des manifestantes en marche vers le palais de justice de Kampala en 2012 pour y déposer une plainte concernant le retard dans le jugement de la cause portée par le CEHURD (Centre pour la santé, les droits humains et le développement) au nom de Sylvia Nalubowa et de Jennifer Anguko, deux femmes mortes en couches (Photo : Avec l’aimable autorisation du CEHURD)

En 2009, après avoir mis au monde une fillette dans un établissement de santé public de la ville de Mityana, un peu à l’ouest de Kampala, la capitale de l’Ouganda, Sylvia Nalubowa eut la surprise de constater que son travail n’était pas terminé : elle attendait des jumeaux. Mais cela posait un problème, car le deuxième enfant refusait obstinément de faire son entrée dans le monde malgré les efforts de sa mère.

On l’aiguilla vers l’hôpital de district dans une autre partie de la ville, où du personnel plus expérimenté l’aiderait. Sa belle-mère paya l’essence à un bon samaritain qui l’y conduisit, car la jeune mère n’avait pas accès à une ambulance. Une fois arrivée, on lui refusa les soins. Pourquoi ? Parce qu’elle n’avait pas en sa possession la « trousse maternelle » contenant des articles comme des gants de caoutchouc, des draps de plastique, de la ouate, des liens pour l’ombilic, des gouttes oculaires antibiotiques pour le bébé ainsi que des lames chirurgicales.

Pour être accouchées dans un établissement de santé gouvernemental comme l’hôpital de Mityana, toutes les Ougandaises doivent fournir une trousse maternelle afin d’assurer des conditions stériles, mais Sylvia Nalubowa avait déjà utilisé la sienne pour le premier enfant. Ces trousses sont normalement distribuées gratuitement par un organisme gouvernemental appelé National Medical Stores. Mais, à l’hôpital, on lui réclama une somme qu’elle était incapable de payer pour en obtenir une autre. Elle finit par arriver à une entente en promettant de vendre quelques animaux domestiques après l’accouchement, mais elle mourut quelques heures plus tard de perte sanguine tout comme son enfant à naître.

L’histoire tragique de cette jeune mère n’est malheureusement pas un cas isolé dans ce pays aux prises avec des problèmes systémiques en matière de santé maternelle. C’est l’avis de Moses Mulumba, avocat et directeur exécutif du Centre for Health, Human Rights and Development (Centre pour la santé, les droits humains et le développement). Cette organisation, dont le siège se situe à Kampala, veille à ce que la loi et la politique publique soient utilisées pour améliorer et protéger la santé et les droits de la personne en Afrique de l’Est.

« On apprend tous les jours dans les journaux la mort d’une femme en couches », poursuit-il. Souvent ces décès résultent de l’indisponibilité d’un médecin ou d’un autre pourvoyeur de soins de santé. Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé et de l’UNICEF, 360 femmes meurent sur 100 000 naissances vivantes en Ouganda et environ 5900 mères décèdent de problèmes liés à la santé maternelle chaque année.

Les trousses maternelles ont joué un rôle de premier plan pour réduire les risque de décès et d’infections durant la grossesse. Mais, dans certains endroits, les femmes pauvres ne peuvent s’en procurer faute de disponibilité ou en raison des coûts. Même si une femme prête à accoucher arrive à l’hôpital avec sa trousse, rien ne garantit qu’elle sera prise en charge par un médecin ou par un travailleur de la santé, dont les plus corrompus tentent de tirer profit des situations de crise. De plus, si l’établissement de santé a été dans l’impossibilité de régler ses factures de services publics, il peut manquer d’eau et d’électricité quand la mère s’y présentera.

Dre Olive Sentumbwe de l’OMS, qui travaille avec Moses Mulumba sur les problèmes de santé maternelle estime que la situation s’est néanmoins améliorée. Il existe aujourd’hui dans de nombreuses régions des soins de santé de qualité à coût modique. « Mais les femmes connaissent des conditions différentes selon l’aisance matérielle de leur foyer », ajoute-t-elle. Avec 1,4 million de femmes enceintes chaque année, les fournitures et les pourvoyeurs de santé se révèlent souvent insuffisants.

Fort de l’aide du Centre de recherches pour le développement international, Moses Mulumba s’efforce de faire changer les choses. En 2011, son organisation a intenté un procès contre le gouvernement de l’Ouganda avec les familles de Sylvia Nalubowa et de Jennifer Anguko, une mère atteinte d’une dystocie d'obstacle qui est morte d’hémorragie en 2010 après avoir souffert pendant plus de huit heures sans l’aide du personnel de santé. En 2012, un tribunal de première instance a refusé d’entendre la cause. En octobre dernier, la cour suprême du pays a renversé cette décision et ordonné à la cour de première instance de déterminer si le gouvernement avait pris toutes les mesures pratiques pour fournir les services de santé maternelle élémentaires.

Selon Moses Mulumba, cette poursuite marque un pas décisif quelle que soit la décision finale. Cette affaire largement médiatisée a suscité une profonde réflexion parmi la population et soulevé l’intérêt au niveau international. Tout ceci a incité le parlement du pays à adopter une résolution en décembre 2011en vertu de laquelle il demandait au gouvernement d’élaborer des lois adéquates en matière de santé maternelle et infantile. Cette affaire a entraîné de nombreux changements « non seulement au sein du gouvernement mais aussi dans notre conception du rôle que peut jouer l’État », conclut M. Mulumba.

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Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

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