Technologie et Innovation

Le numérique pour stopper le moulin à rumeurs


La technologie des textos contribue à lutter contre la désinformation et à sauver des vies au Kenya


Par Brian Owens, le 16 février 2016

Ambassadeurs d’Una Hakika de la ville de Kipini, au Kenya, en juin 2014. (Photo : Adrian Gregorich)

Dans la région éloignée du delta du Tana, au sud-est du Kenya, une information erronée peut se révéler mortelle. Pendant six mois à partir de l’été 2012, des conflits violents opposant les deux principales ethnies de la région, les Pokomos agriculteurs et les Ormas éleveurs, ont causé la mort d’environ 170 personnes et le déplacement de 40 000 autres.

Cette violence a été majoritairement suscitée par des rumeurs, des gens ayant entendu parlé d’attaques imminentes ou projetées, d’autres répondant par des représailles ou lançant des attaques préventives. Mais la plupart de ces rumeurs, fausses ou exagérées, prenaient naissance d’un malentendu ou d’une volonté délibérée de fomenter des troubles.

Aussi en 2013, avec le soutien du Centre de recherches pour le développement international, The Sentinel Project, une ONG de Toronto qui œuvre à la prévention des génocides, s’est penchée sur la façon dont ces rumeurs se répandaient et sur les moyens de les contrer.

Christopher Tuckwood, le directeur général de l’organisme, fait observer que le manque de médias locaux favorise l’éclosion de ces fausses nouvelles. « Les gens ne disposent pas de source d’information fiable, alors ils s’en remettent au bouche à oreille, qui est souvent peu crédible. » 

Pour contribuer à combler cette lacune, l’organisme a fondé Una Hakika (En êtes-vous sûr ? en swahili), un service qui fait appel aux textos sur téléphone mobile, aux communications vocales et à Facebook pour confirmer ou infirmer une rumeur et fournir des renseignements justes sur la situation locale. Quand les inscrits entendent une rumeur inquiétante — qu’un village voisin est en train de stocker des armes pour une attaque, par exemple —, ils peuvent demander à Una Hakika de vérifier les faits. John Green Otunga, le coordonnateur local du projet, enquête avec l’aide de la police locale et de bénévoles de la collectivité puis fait son compte rendu sur la véracité des informations aux participants et habitants de la région.   

En janvier 2016 par exemple, un jeune Pokomo passa une journée à travailler dans le village de Kipao principalement habité par des Ormas. Comme il n’était pas rentré chez lui le soir, le bruit se répandit le lendemain matin qu’il avait été assassiné. Après avoir mené son enquête, John Green Otunga découvrit que le jeune homme était réapparu plus tard dans la matinée en bonne santé. Il avait simplement été retardé au retour et avait décidé de passer la nuit dans un arbre. En diffusant la nouvelle grâce à Una Hakika, John Green Otunga a évité des violences inutiles. « Ce matin-là, des jeunes hommes préparaient une attaque de représailles », ajoute-t-il.

 

Mais à Una Hakika, on fait extrêmement attention à la façon de transmettre l’information. Par exemple, on n’envoie pas un message qui vient réfuter une rumeur dans une zone qui n’a pas été atteinte par cette fausse nouvelle. « Nous ne voulons surtout pas répandre des rumeurs par inadvertance », explique  Christopher Tuckwood. Et lorsqu’un avis de violence se révèle exact, on en retarde souvent la confirmation pour laisser aux gens le temps de se calmer.

Selon John Green Otunga, l’aspect le plus important du projet est le lien de confiance qui s’est tissé entre les collectivités locales et Una Hakika qui est vu comme une source fiable d’information. Cela implique de rencontrer les anciens et les chefs de villages et d’inciter les villageois à participer au projet (Una Hakika compte environ 200 « ambassadeurs » bénévoles, qui contribuent aux enquêtes, transmettent l’information et organisent des réunions). Acquérir la confiance des gens était un défi et a pris la majeure partie de l’année. « Les gens ont d’abord cru que l’organisation agissait dans son propre intérêt, explique Kode Komora, un des ambassadeurs. Mais avec le temps, ils ont constaté que l’information était juste et qu’ils pouvaient nous faire confiance. »

Cette confiance a porté ses fruits. Au cours des deux dernières années, qui constituent la première phase du projet dans le delta du Tana, Una Hakika compte plus de 1500 inscrits répartis dans 17 villages et atteint quelque 45 000 personnes. Avec l’avènement du projet Una Hakika, la qualité de l’information dans cette région s’est améliorée de « façon explosive », estime Kode Komora.

La prochaine étape consiste à étendre le projet afin de toucher plus de Kenyans pour les élections d’août 2017, évènement qui ne manquera pas de susciter une désinformation politique susceptible d’exacerber les tensions. Les partis politiques, qui ont souvent une forte affiliation ethnique, tendent à jouer sur les conflits entre les groupes pour faire valoir leur rôle de sauveur. Un jeu qui peut dégénérer en violence, comme cela s’est produit lors des élections de 2007, où plus de 1000 personnes ont trouvé la mort. On espère que, cette fois, Una Hakika sera en mesure d’alléger les tensions.

Pour les enseignants : téléchargez le cahier d’exercices qui complète l’article
Faites connaître à vos élèves l’extraordinaire travail du Centre de recherches pour le développement international dans le monde. Chaque livret contient un exemplaire du blogue et diverses activités qui permettront à vos élèves de mieux saisir le rôle crucial que joue le Canada dans les pays en développement.

Cliquez ici pour télécharger le cahier d'exercices


Ce billet fait partie d’une série d’articles qui porte sur des projets soutenus par le Centre de recherches pour le développement international et qui est présentée en partenariat avec Canadian Geographic. Un blogue par mois sera diffusé sur le site idrc.canadiangeographic.ca.

Depuis 1970, le Centre de recherches pour le développement international joue un rôle de premier plan dans le programme d’aide du Canada en investissant dans le savoir, l’innovation et les solutions propres à améliorer les vies et les moyens de subsistance dans le monde en développement. Plus à crdi.ca